Vous n'êtes pas adhérent ?Adhérez
07/05/2021

Trois questions à Michel Barnier

Michel Barnier

Ce matin, Michel BARNIER, ancien ministre et ancien commissaire européen, échangeait avec les membres du Comité Directeur de TLF et TLF Overseas pour évoquer les coulisses des 4 dernières années consacrées au Brexit en tant que négociateur en chef de l’Union européenne.

Il est revenu sur cette négociation hors norme et sur les conséquences majeures de ce changement de paradigme pour nos métiers et sur sa vision, dans le contexte actuel, des enjeux qui attendent l’Europe et la France.

Il vient de publier « La grande illusion. Journal secret du Brexit ».

La grande illusion. Journal secret du Brexit

Michel Barnier

MICHEL BARNIER
EC - Audiovisual Service
Photographe : Lukasz Kobus

Interview de Michel BARNIER, ancien ministre et ancien commissaire européen

Le 28 avril dernier, le Parlement européen approuvait l'accord commercial conclu par l'Union Européenne (UE) avec le Royaume-Uni. La fin ou le commencement d’un chapitre ?

« Je dirais d’emblée divorce ET nouveau départ.

Le Brexit a été d’abord une négociation lose/lose. Il a été clairement facteur de risques et d’incertitudes.

Pour les Français vivant au Royaume-Uni et pour les Britanniques installés ici, en France.  Pour nos pêcheurs.  Pour nos étudiants. Et bien sûr pour vos entreprises de transporteurs routiers, les logisticiens et les représentants en douanes.

Le rôle des négociations dont j’ai eu la charge pendant 4 ans a été de minimiser ces risques pour les citoyens, les entreprises, les territoires de l’Union.

Nous l’avons fait à travers :

  • Un règlement financier : ce qui a été décidé à 28 sera payé à 28. À la livre sterling près.
  • La protection des droits des citoyens
  • La préservation de notre unité et de nos intérêts en tant qu’européens
  • Et évidemment le Protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord, qui doit éviter le retour d’une frontière physique sur l’île d’Irlande et protéger la paix.

Ainsi, nous avons trouvé un accord sur le retrait ordonné du Royaume-Uni de l’Union européenne, ce qui n’était pas acquis. Et nous avons ensuite posé les bases d’une nouvelle relation avec le Royaume-Uni, dans quatre grands domaines :

Un accord de libre-échange ambitieux et équitable (zéro tarifs, zéro quotas, level playing field)

  • Une coopération économique et sociale ambitieuse dans un grand nombre de secteurs : transport routier et aérien, énergie, sécurité sociale et bien sûr pêche.
  • Une coopération sur la sécurité des citoyens
  • Des règles de gouvernance communes afin de garantir l’efficacité et la crédibilité de notre partenariat à long terme. Car nos destins restent intimement liés.

Tout n’est pas réglé et je sais que vous avez encore beaucoup de travail avec vos clients et partenaires de chaque côté de la Manche pour réorganiser vos activités.

Mais le no deal a été évité et nous ne restons pas sur un divorce mais nous pouvons entamer ce nouveau chapitre. »

Les cartes ont été rebattues en Europe. Comment notre continent et nos économies peuvent tirer profit de la situation engendrée par le Brexit, et notamment des relocalisations d’industrie ?

« Je pense que c’est à l’échelle mondiale que les cartes sont rebattues. Attention, nous Européens, de ne pas rester concentrés uniquement sur cette négociation et ses conséquences.

Le monde bouge très vite et les grands pays comme les Etats-Unis, la Chine, la Russie ou l’Inde ne vont pas attendre que nous ayons réglé nos histoires.

Les équilibres se réorganisent, les centres de gravité se déplacent.

Vous êtes bien placés dans vos métiers pour voir que les flux du commerce aussi se réorganisent.

On ne parle pas seulement de tensions du trafic maritime ou des nouvelles routes de la soie.

Regardons en face les bouleversements du monde que la crise sanitaire a accélérés :

  • La Chine est devenue un rival stratégique qui cherche de plus en plus à imposer au monde un projet et sa puissance commerciale ;
  • Dans notre voisinage, la Russie et la Turquie profitent de nos faiblesses collectives et cherchent le rapport de force ;
  • Les États-Unis, mêmes sortis de l’ère Trump, ont désormais bien d’autres priorités que notre continent. Et bien d’autres ressorts aussi.

Regardons en face aussi les bouleversements technologiques : les décisions de quelques entreprises, toutes américaines ou chinoises, ont un impact croissant sur notre économie et sur nos vies.

Si nous ne voulons pas que l’avenir de nos enfants ou de nos petits-enfants se décide à Washington ou à Pékin, nous devons prendre notre destin en main et peser de tout notre poids pour remettre l’Europe dans le bon sens. »

Malgré la reconnaissance du caractère stratégique de nos métiers dans cette crise Covid, la compétitivité de la filière logistique française n’est pas au niveau de ses voisins. Quels seraient les leviers à activer, selon vous, pour révéler le potentiel et les atouts de la chaîne logistique ? 

« Permettez-moi justement de saluer l’engagement sans faille durant ces derniers mois, qui ont été très difficiles pour nous tous, des salariés et des chefs d’entreprises du transport et de la logistique. Dans les camions, dans les entrepôts logistiques, sur mer ou dans les airs, ils ont été les garants de la chaîne d’approvisionnement des Français. Je sais que les conditions ont été très difficiles, surtout lors du 1er confinement ou plus récemment avec les routiers bloqués le soir de Noël en Angleterre.

Je veux vraiment rendre hommage à cette mobilisation qui a révélé, comme vous le dites, le caractère stratégique de vos métiers.

Et puisque c’est un domaine stratégique, il est en effet nécessaire, non pas seulement de préserver la chaîne logistique française, mais d’en faire un véritable atout pour notre économie.

Il y a beaucoup de questions qui seront en débat dans les prochains mois : accentuer la baisse des impôts de production, diminuer le coût du travail pour les entreprises, agir contre le dumping social et fiscal en Europe. La clé c’est de faire résolument le pari de l’activité pour faire redémarrer nos économies même si la crise que nous traversons n’est pas terminée. C’est l’investissement et l’innovation qui garantiront une croissance plus juste et plus écologique. Pas des contraintes supplémentaires.

Je suis certain que le transport et la logistique seront au rendez-vous de ce pari.  »

Trois questions à Michel Barnier was last modified: mai 7th, 2021 by Union TLF